« Pluribus » : de plusieurs ne faire qu’un ?

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Si vous n’avez pas vu la série : allez-y maintenant ! Pluribus a obtenu de nombreux avis positifs de la part du public et a reçu plusieurs récompenses1. Par ailleurs, le créateur de Pluribus, Vince Gilligan, est à l’origine d’autres séries de qualité : Breaking Bad et Better Call Saul.

Dans cet article, j’aimerais exposer quelques analyses inédites qui vous permettront de relier plus clairement les divers thèmes de la série : IA, virus, bien-être, uniformisation, conformisme, diversité/pluralité

Carol regardant dans une poubelle à la recherche d’indice sur l’origine mystérieuse de la nutrition des Autres. (épisode 5)

Mon hypothèse est que le duo pluralité et unité forme le squelette conceptuel de la série. Rien d’extravagant dans cette affirmation.

En fait, l’originalité conceptuelle provient du renversement qu’opère Gilligan à partir de l’ancienne devise des États-Unis : « E pluribus unum ». « De plusieurs ne faire qu’un » : un appel à l’unité nationale se transformant en une injonction à l’uniformisation.

Le logo PLUR1BUS avec un « 1 » à la place du « i » atteste de cette dialectique : un seul ou plusieurs ? plusieurs en un seul ? en un seul une pluralité ?2

Une seule ou plusieurs singularités ?

J’arrive après la tempête. On a déjà écrit et dit beaucoup de choses à propos de Pluribus. J’ai écouté la discussion entre Emmanuel Burdeau et Louisa Yousfi. J’en retiens une discussion rapide mais intéressante sur l’IA3 et une dispute métaphysique sur la « nature humaine ». Je suis un peu resté sur ma faim…

Résumé de la série et désaccords avec Žižek :

J’ai également lu l’analyse de Slavoj Žižek, qui donne un bon résumé de la trame narrative de la série :

« Le postulat de la série est qu’un virus venu de l’espace a infecté les habitants de la Terre, les forçant à fusionner en une seule conscience collective, appelée les « Autres ». L’humanité se retrouve ainsi plongée dans un état de paix et d’harmonie apparents, à l’exception de treize individus, dispersés à travers le monde, immunisés contre le virus et donc « non unis ». Parmi eux se trouve l’héroïne de la série, Carol Sturka, romancière d’Albuquerque, qui refuse catégoriquement cette utopie imposée et entreprend une quête pour inverser la « Fusion ». Les Autres se montrent bienveillants envers les non-unis, mais leur objectif est de trouver un moyen de vaincre leur immunité et de les intégrer à la conscience universelle. »4

Pour être très honnête, c’est le seul point d’accord que j’ai avec la critique de Žižek.

Dans son article, il développe l’idée que la série serait une critique du « communisme totalitaire ». Néanmoins, il nuance ensuite son propos : critique du communisme ou du néo-libéralisme, le message ne serait pas si clair ! En effet, le message n’est pas clair, mais la confusion ne provient pas de la série.

La singularité selon Chalmers :

Žižek aussi parle d’IA… enfin surtout de chatbots, agents conversationnels ou encore de LLMs5. Mais en plus des banalités de sa pataphysique lacano-kristévienne [pastiche], Žižek dit des choses simplement fausses.

Par exemple, ce qu’il dit de la singularité est inexact6. Il y a surement des définitions plus précises et surtout plus récentes, mais la définition qu’en donne David Chalmers dans l’introduction de son article « The Singularity: A Philosophical Analysis », me semble en tout point meilleure et plus adaptée au sujet :

« Que se passe-t-il lorsque les machines deviennent plus intelligentes que les humains ? Selon une certaine vision, cet événement sera suivi d’une explosion vers des niveaux d’intelligence toujours plus élevés, à mesure que chaque génération de machines créera, à son tour, des machines plus intelligentes. Cette explosion de l’intelligence est désormais souvent désignée sous le terme de « singularité ».7

Je n’insiste pas sur cette erreur par pur plaisir de la correction. Si Žižek ignore les débats philosophiques sur « l’intelligence explosion »8 ou la « singularity » : ce n’est pas le cas de Gilligan.

En effet, la série est un condensé des thématiques et des débats de la philosophie analytique9. Aucun besoin de faire sortir Lacan d’outre-tombe pour rendre l’analyse de la série profonde…

Je vais essayer de démontrer dans la suite de cette partie en quoi cette définition colle davantage avec le propos de la série.

L’intelligence artificielle générale (IAG) :

Explosion de l’intelligence et IAG :

L’intelligence artificielle générale est une IA capable d’apprendre, de comprendre mais surtout d’accomplir n’importe quelle tâche humaine. Malgré les progrès actuels et l’amplitude des capacités des LLMs, il n’y a pas de consensus sur l’existence d’une IAG. Elle est purement spéculative (pour le moment).

Par Alenoach — traduction depuis l’anglais de https://ourworldindata.org/grapher/test-scores-ai-capabilities-relative-human-performance, CC BY 4.0, https://commons.wikimedia.org/w/index.php?curid=153060133

L’explosion de l’intelligence désigne le stade de développement à partir duquel une IA deviendrait superintelligente. Certains, comme Nick Bostrom, William MacAskill ou dernièrement Elon Musk imaginent qu’une fois ce stade atteint il sera possible (et moralement souhaitable) de coloniser l’espace grâce à des sondes Von Neumann, vaisseaux spatiaux auto-réplicateurs, capables de se reproduire grâce à l’exploitation des ressources découvertes durant leur exploration colonisatrice de l’univers.

Ainsi, l’explosion de l’intelligence et la réalisation d’une IAG est le début d’un scénario de colonisation intergalactique sur le modèle biologique ou virologique.

Contamination cosmique :

Dans la série, la Terre et l’humanité subissent cette colonisation venue de l’extérieur. On nous contamine. Dans le cas envisagé par Elon Musk, nous serions l’équivalent du patient zéro d’une maladie universelle. Nous contaminons. La courbe représentant la contamination serait analogue à celle des épidémies, à savoir une fonction logistique :

Par Yapparina — Travail personnel, CC0, https://commons.wikimedia.org/w/index.php?curid=50373982

« Dans le cas d’un virus comme le Covid-19, la croissance est en effet exponentielle au début. Mais il est clair que cela ne peut pas continuer éternellement. À un moment donné, le virus manquera de ressources, c’est-à-dire de personnes susceptibles d’être infectées, car une grande partie de la population l’est déjà ou l’a déjà été. Ensuite, le nombre de cas n’augmente que de façon linéaire, c’est-à-dire de façon constante chaque jour. Et, encore plus tard, la croissance de la courbe s’arrête complètement. »10

Dans le cas d’un virus cosmique comme celui décrit après l’émergence de l’AGI, le processus serait parfaitement analogue. Cependant, le manque de ressource sera atteint dans une période de temps beaucoup plus importante.

En fait, cette période pourrait être infinie, en fonction de la nature de l’univers dans son ensemble, et non du seul univers observable. La courbe serait alors simplement exponentielle :

Par Auswahlaxiom — Travail personnel, CC BY-SA,4.0,https://commons.wikimedia.org/w/index.php?curid=57191263

L’erreur sur la singularité n’est donc pas un détail : elle empêche de voir que la série est un dialogue avec la philosophie analytique et non avec la psychanalyse.

L’explosion de l’intelligence comme la colonisation de l’univers par l’IAG seraient exponentielles, suivant alors le même processus que la contamination de la population humaine lors d’une pandémie. C’est bien ce que décrit la série (l’humanité est contaminée en une trentaines de jours).

La singularité présentée par Pluribus n’est donc pas ratée (hypothèse de Žižek). Seulement, nous n’en sommes pas à l’origine. Nous la subissons.

Plusieurs idéologies, un seul mouvement

Qui s’intéresse à la philosophie voit alors immédiatement les spectres qui hantent la série. Il s’agit du spectre de l’utilitarisme, de l’altruisme efficace et du long-termisme. Plusieurs spectres mais une seule entité : TESCREAL11. Acronyme mystificateur. Que signifie-t-il ?

TESCREAL : définition(s)

Voici les définitions succinctes de chacun des termes composant l’acronyme (voir note 11 pour la source) :

  • Transhumanisme : une idéologie centrée sur l’idée que l’humanité « se transcende ». Les transhumanistes modernes affirment qu’améliorer radicalement l’organisme humain est possible et souhaitable. Cela nous permettrait de devenir immortels, superintelligents et plus rationnels.
  • Extropianisme : une variante du transhumanisme, largement libertarienne. Il privilégie la rationalité, la transformation personnelle et le progrès scientifique et technologique, ainsi que la croissance économique.
  • Singularitarisme : une variante du transhumanisme qui privilégie la fusion entre humains et machines et anticipe un événement futur appelé la « Singularité ».
  • Cosmisme : c’est une vision de l’avenir qui prévoit l’union des humains et des machines. Il inclut le développement d’une IA sensible, et le transfert de l’esprit. Il prévoit aussi la colonisation de l’espace et une « magie du futur » qui dépasse notre compréhension et notre imagination.
  • Rationalisme : une idéologie née du site web LessWrong, fondé par Eliezer Yudkowsky en 2009. Les rationalistes se concentrent sur l’amélioration du raisonnement et de la prise de décision chez l’humain. Nombre de ses membres considèrent qu’une IA avancée représente un enjeu majeur pour l’avenir de l’humanité.
  • Altruisme efficace : un mouvement qui peut être considéré comme le jumeau du rationalisme. Alors que les rationalistes visent à maximiser leur rationalité, les tenants de l’altruisme efficace s’efforcent de maximiser leur « impact positif » sur le monde.
  • Long-termisme : une « éthique » qui combine de nombreuses caractéristiques centrales des autres idéologies TESCREAL. Elle souligne l’importance morale de devenir une nouvelle espèce post-humaine, de coloniser l’espace, de maîtriser la nature, de maximiser la productivité économique et de créer autant de valeur que possible au sein de l’univers accessible.

Les thèmes de l’altruisme efficace :

On pourrait substituer à cette longue liste le seul altruisme efficace. On retrouve sur le site 80 000 hours une liste de sujets qualifiés de prioritaires. Ces mêmes sujets se retrouvent dans les thématiques de la série Pluribus (de manière presque exhaustive). Voici une liste légèrement modifiée des « problèmes mondiaux les plus urgents » listés par 80 000 hours :

  1. Perte de contrôle et de concentration extrême du pouvoir lié au développement de l’IA
  2. Pandémies volontairement provoquées (inquiétude liée aussi au développement de l’IA)
  3. Les risques existentiels (les menacent susceptibles de provoquées l’extinction de l’humanité) et la gouvernance spatiale
  4. L‘élevage industriel
  5. La souffrance des animaux sauvages
  6. La santé mondiale (et donc le bien-être)
  7. Le changement climatique

Dans la série, ce sont les Autres qui représentent l’IA. L’IAG étant considérée comme pouvant se répliquer à l’infini, toujours la même, sur le modèle d’un virus. Les Autres sont donc une IAG mais habitant plusieurs corps humains, comme on l’imagine plus classiquement habiter plusieurs corps robotiques.

La série aborde donc bien un risque existentiel spéculatif causé par une sorte d’IAG extraterrestre se propageant comme une pandémie. Les autres thèmes sont également abordés à la marge.

Une caricature de l’altruisme efficace et des TESCREAListes :

Un « niveau d’intégrité extrêmement élevé, presque comique » :

Dans un podcast de 80 000 hours, Ajeya Cotra parle d’un « niveau d’intégrité extrêmement élevé, presque comique » à propos de l’altruisme efficace (AE). Je crois que cette expression caractérise également très bien le mécanisme comique utilisé par Vince Gilligan dans les différentes scènes du message téléphonique préenregistré (à partir de l’épisode 5 de la série) :

« Bonjour Carol, ceci est un répondeur. Après le bip vous pouvez laisser un message et nous formuler toutes vos demande. On tâchera de satisfaire vos besoins. Nos sentiments envers vous n’ont pas changé, Carol, mais après tout ce qui s’est passé, on a besoin de prendre nos distances. »12

En plus du comique de répétition présent dans la série et décrit abondamment, il y a aussi le comique provoqué par le surplus de bienveillance.

« Carol, quand vous serez prête vous pourrez appeler à ce numéro. Prenez le temps. »

Dans l’épisode 1 on retrouve la même mécanique, un niveau d’intégrité, de politesse, d’attention ou de souci pour l’autre tellement élevé qu’il en devient comique :

« Carol, quand vous serez prête vous pourrez appeler à ce numéro. Prenez le temps. On sait que vous avez des questions. » (bandeau diffusé sur la télévision de Carol en dessous du « sous secrétaire d’état à l’agriculture chargé de la production et de la sauvegarde rurale », Davis Taffler, désormais contaminé)

Les Autres vont jusqu’à dédier un canal télévisé et à mobiliser entièrement une personne, Davis Taffler (le président des Etats-Unis et d’autres gouvernants étant morts) pour satisfaire les besoins de Carol et la rassurer (grâce au costume, mentionné comme raison suffisante par les Autres motivant le choix de Taffler).

Malgré ce coût déjà énorme pour signaler leur bonnes intentions, ils font de plus preuve d’une extrême délicatesse en lui offrant la possibilité de ne jamais répondre. Le secrétaire bien pourrait rester là et le canal éternellement mobilisé. De là le comique et l’absurde : Carol ne pouvait pas s’attendre à ça.

« Votre bien-être est de la plus haute importance pour nous. »

En mettant l’extrait adressé à Carol et celui d’Ajeya Cotra sur l’altruisme efficace, je veux exclure le doute sur une caricature de ce mouvement par Gilligan :

« À ce moment-là, j’étais déjà AE (Altruiste Efficace) depuis six ou sept ans, mais je commençais tout juste à m’investir dans le monde et j’avais cette impression :  » C’est évident, c’est génial. Tous ceux qui sont bons et raisonnables adhéreront et on éradiquera la pauvreté et l’élevage industriel.  » Je ne l’aurais pas dit ouvertement, mais j’avais cette conviction profonde que je répétais sans cesse :  » Vous avez entendu parler des bienfaits d’AE ?  » »13

On peut lire cet extrait d’Ajeya Cotra comme le monologue interne des Autres, de leur justification philosophique, tout en gardant une parfaite cohérence avec le message de la série.

L’adhésion dont parle Ajeya Cotra n’est pas sans rappeler la logique de la contamination. La scène de fin de l’épisode 1 de Pluribus présente au contraire la réception de ce message et met l’accent sur ce qu’il a d’effrayant (comme si Carol parlait avec Cotra) :

« […] On vous présente nos plus sincère condoléances et une fois encore : vous n’êtes pas en danger, vous êtes en parfaite sécurité. – D’accord. – Votre vie vous appartient. Soyez en assuré. Votre bien-être est de la plus haute importance pour nous. […] Soyez tranquille Carol, on va découvrir ce qui vous distingue. – Le découvrir, pourquoi ? – Pour qu’on rectifie le tir. Afin que vous nous rejoigniez. – Oh non… – Carol ? Vous êtes toujours là ? – Vous… Vous avez dit que ma vie m’appartenez. – C’est vrai, elle vous appartient à 100 %. – Qu’est-ce qui se passera si je refuse ? – Carol, une fois que vous aurez compris à quel point tout ceci est merveilleux… »

Bref, il est évident que Vince Gilligan critique ce mouvement pluriel qu’il n’hésite pas à pasticher mais aussi à caricaturer.14

Les pluralités des individus

La remplaçabilité :

L’argument de la remplaçabilité :

La remplaçabilité est au cœur de la série et est présente dans les racines philosophiques de l’altruisme efficace. L’argument dit de la remplaçabilité a été mis sur le devant de la scène par Peter Singer, philosophe utilitariste australien que l’on peut considérer comme précurseur de l’AE. C’est cet argument qui a valu à Peter Singer sa mauvaise réputation.

Dans Practical Ethics, il défend d’un côté l’antispécisme et dénonce les souffrances infligées aux animaux ainsi que l’immoralité de la consommation de viande et, dans un même mouvement, l’idée que les personnes « gravement » handicapées ne sont pas des personnes. Par conséquent, il ne serait pas immoral et peut-être même, au contraire, souhaitable d’autoriser leur euthanasie.

Des individus interchangeables :

On caricature beaucoup Singer : tueur de bébés handicapés, eugéniste… Je crois qu’il y a un peu de vrai15. Dans Should the Baby Die ?, il dit explicitement qu’il vaut mieux tuer les bébés gravement handicapés. Ainsi, on offrirait la possibilité aux parents de remplacer une vie « qui ne vaut pas la peine d’être vécue » ou à peine, par une vie de bonheur.

C’est une forme d’économie morale. On quantifie le bonheur puis on essaie de l’optimiser ou de le maximiser. Cette même éthique est mobilisée par l’entité plurielle et uniforme de la série : les Autres.

C’est le moteur qui sous-tend et justifie la colonisation de l’univers et la propagation du virus. Être malheureux (comme Carol en comparaison des individus intégrés aux Autres) devient alors moralement condamnable, le bien-être étant la variable à optimiser. La liberté et l’individualité de Carol sont donc sacrifiées sur l’autel du bien-être : « Votre bien-être est de la plus haute importance pour nous. » Les Autres n’ont qu’une seule parole.

Améliorer le monde devient alors une opération mathématique : il faut diminuer la souffrance et augmenter le bonheur pour que le total soit le plus haut possible. Cependant, Singer ne va pas jusqu’à dire que les « personnes » sont remplaçables16 .

Néanmoins, dans Pluribus cette ligne est franchie.

La pluralité :

Bonheur agrégé contre valeur individuelle :

Pour Singer, les handicaps « graves » empêchent les individus d’avoir des vies pleinement épanouies. Il vaut donc mieux remplacer tous ces -1 par des +1, remplacer les bébés handicapés par des bébés valides pour augmenter la somme du bonheur total : i=1n1\sum_{i=1}^{n} 1. Les valides auraient en moyenne des vies plus heureuses que les non-valides (qui, soit ne ressentent rien, situation de coma : 0 ; soit ressentent une souffrance continue : -1). Dans Pluribus, c’est comme si toute l’humanité était considérée comme handicapée.

Les Autres font sentir à Carol que sa réticence à être intégrée, contaminée, est irrationnelle, car eux savent ce que ça fait d’être comme elle, mais elle n’en sait rien.

Carol est intellectuellement limitée pour cette nouvelle entité. D’ailleurs, il est évident que Carol éprouve de la peine (notamment durant la période de solitude imposée, après son rejet par les Autres et ses semblables immunisés au virus). Carol est donc une unité négative qu’il faut remplacer.

Un monde très heureux et très vide :

C’est au regard de l’uniformisation de l’humanité, conséquence de la logique du remplacement, qu’apparaît le concept de diversité (par son absence). On pense naïvement : « il faut de tout pour faire un monde », et le monde est désormais fait de la même matière vivante et uniforme. On ressent alors une perte.

D’abord, car la contamination fait des morts (Helen, mais aussi toute une partie de la population). Ensuite, car on assiste à l’évidement du monde : les Autres déménagent, se réorganisent, partent, cessent de communiquer par des mots, cessent de produire des sons, d’habiter l’espace, et se tassent quotidiennement dans un gymnase — lieu du sommeil, habité mais seulement par des dormeurs.

Est-il possible de dire qu’ils habitent un espace qu’ils n’occupent que lorsque leur conscience est en veille ? Les rayons des supermarchés sont vides, les maisons sont vides, les espaces sont vides. Tout est silencieux (hormis les pales du drone : intermédiaire sécuritaire entre Carol et les Autres).

Quantifier la perte de valeur provoquée par l’uniformisation ?

Une poignée de personnes semblent encore habiter la Terre. La somme que constituent ces Autres, ce i=1n1\sum_{i=1}^{n} 1, n’est pas un bonheur infini pour nous spectateur : on observe avec Carol la répétition du même, i=1n1  =^  1\sum_{i=1}^{n} 1 \;\hat{=}\; 1.

La diminution du nombre d’éléments nous saute d’abord aux yeux, c’est cette perte que l’on ressent. Car même si la somme i=1nxi\sum_{i=1}^{n} x_i, avec xi[1,1]x_i \in [-1,1], est inférieure à celle uniquement constituée des valeurs maximales de cet ensemble, l’inégalité se renverse lorsque l’on fait le décompte du nombre d’éléments différents.

Schéma réalisé grâce à Claude Sonnet 5.

Le bonheur est maximal, mais les existences sont redondantes et uniformes ; de l’autre côté, le bonheur n’est pas optimal, mais les existences, les manières d’être, de vivre, sont extrêmement diverses, plurielles.

Tous pareils mais heureux, ou tous différents mais toujours en conflit ?

Le terrorisme comme problème et comme solution ?

Hypothèse du monde vulnérable :

Pour le philosophe Nick Bostrom c’est d’ailleurs cette pluralité, cet « état de semi-anarchie », qui pourrait causer notre perte. C’est « l’hypothèse du monde vulnérable ».

« HMV : si le développement technologique se poursuit, un ensemble de capacités sera un jour atteint, rendant la dévastation de la civilisation extrêmement probable, à moins que la civilisation ne sorte suffisamment de sa condition par défaut semi-anarchique. »

Le dernier épisode de la série explore le premier scénario donné par Bostrom faisant de Carol une terroriste d’un type encore inconnu. Quelque chose résiste encore aux Autres et à l’uniformisation.

Armes nucléaires faciles :

La fin de la série met en scène l’un des scénarii abordés par Bostrom : « armes nucléaires faciles ».

« Heureusement pour la civilisation humaine, après la destruction d’Hiroshima et de Nagasaki, aucune autre bombe atomique n’a été détonée sous le coup de la colère. […] Aucun acteur non étatique n’a jamais été soupçonné de posséder des armes nucléaires. Mais comment les choses auraient-elles pu évoluer s’il y avait eu un moyen facile de fabriquer des armes nucléaires ? »

Bien sûr Carol ne fabrique pas par elle-même une bombe atomique, mais elle réussit tout de même à en acquérir une très facilement. Carol est précisément un acteur non étatique possédant une arme nucléaire. Le terrorisme d’un type encore inconnu dont je parlais.

Champignon atomique de l’explosion nucléaire de Nagasaki.

La situation spéculative du monde de Pluribus correspond alors à la solution proposée par Bostrom pour sécurisée la vulnérabilité de notre monde : 1) créer la capacité de mener une surveillance préventive extrêmement efficace 2) créer la capacité de mener une gouvernance mondiale forte.

Résidu apocalyptique :

Dans cette perspective, Carol serait le « le résidu apocalyptique » décrit par Bostrom, dernière vulnérabilité du monde de Pluribus. Le problème de la « capacité de surveillance préventive limitée » étant réglé (les Autres surveillent aisément les agissement de la population mondiale assimilée et non assimilée), même constat pour la « capacité de gouvernance mondiale limitée ». Les Autres agissant comme une seule personne, les problèmes de coopération n’ont plus de sens.

Mais alors pourquoi le problème est-il toujours d’actualité ? En effet, il ne semble pas que la situation décrite par Bostrom soit inversée dans l’épisode 9 :

« Les « armes nucléaires faciles » sont une illustration d’un monde vulnérable, car il semble que le résidu apocalyptique ait une intersection suffisamment large avec l’ensemble des acteurs habilités pour que l’on s’attende à ce qu’il en résulte une quantité de destruction dévastatrice pour la civilisation. »

En fait, la capacité de surveillance des Autres est presque illimitée, de même pour leur capacité de coopération, mais leur respect des intérêts de Carol les empêchent de refuser ce don (d’une bombe nucléaire). Dans le scénario de Bostrom, la possibilité d’un tel don est évidemment exclue, de même que la diversité est exclue au profit d’une plus grande sécurité.

Le résidu apocalyptique dénoncé par Bostrom devient alors chez Gilligan la possibilité d’une résistance. Mais cette résistance n’est pas idéalisée, Carol devient une terroriste en puissance, un résidu apocalyptique. Mais la menace terroriste réelle ne serait-elle pas justement la solution pour résoudre ce problème ?

Conclusion :

Pluribus part d’un renversement : l’ancienne promesse d’unité nationale, e pluribus unum, devient une menace d’uniformisation totale. Mais la série ne se contente pas d’illustrer cette inversion. Elle en teste la valeur morale, à travers le seul personnage qui refuse d’y consentir. Carol incarne ce que l’éthique utilitariste de la remplaçabilité, chez Singer comme chez les Autres, ne sait pas compter : une existence qui vaut par sa différence, une individualité plurielle.

C’est là que les deux fils de cet article se rejoignent. D’un côté, la critique de l’altruisme efficace et du mouvement TESCREAL, dont Gilligan reproduit avec précision le vocabulaire et les tics rhétoriques (jusqu’à la bienveillance comique des Autres, calquée sur celle qu’on prête aux tenants les plus zélés de l’AE). De l’autre, une question plus ancienne, celle de Singer et de la remplaçabilité : un monde où le bonheur agrégé est maximal, mais où toute diversité a disparu, est-il un monde meilleur ? La série répond en creux : non, parce qu’elle nous fait justement ressentir la perte que la simple arithmétique morale nous faisait voir comme un gain.

Reste le dernier renversement, le plus inconfortable : c’est justement cette diversité perdue qui, concentrée dans une seule survivante (et n’oublions pas Manousos !), devient une menace existentielle au sens de Bostrom. Carol, dernière incarnation du pluriel, est aussi le « résidu apocalyptique » qui peut faire sauter le monde unifié des Autres. Le terrorisme n’est alors ni tout à fait un problème, ni tout à fait une solution : il est le prix, peut-être inévitable, que tout monde encore pluriel doit payer pour le rester.

Rencontre de Carol et Manousos sous un parapluie rose.
  1. Rhea Seehorn, l’actrice principale, a obtenu deux récompenses en tant que meilleure actrice et la série a été nominée aux Golden Globe (c’est « The Pitt » qui a gagné…) ↩︎
  2. « Un seul ou plusieurs loups ? » écrivaient Deleuze et Guattari dans Mille Plateaux. La même question, ou presque, se repose avec Gilligan, néanmoins la réduction vers l’unité n’est plus opérée par la psychanalyse. ↩︎
  3. Est-il ridicule désormais de préciser que « IA » réfère à « Intelligence Artificielle » ? ↩︎
  4. Le lien vers l’article du philosophe : https://www.e-flux.com/notes/6783451/pluribus-the-power-of-division ↩︎
  5. Est-il ridicule désormais de préciser que « LLM » réfère à « Large Langage Model » ou « grand modèle de langage » ? Pour faire simple, c’est un type, parmi d’autres, d’intelligence artificielle permettant de générer des mots, des phrases, du langage. Le modèle fonctionne par prédiction du prochain mot. Cette prédiction est rendue possible grâce à un entrainement préalable du modèle sur un grand corpus de données. ↩︎
  6. Pour celui qui voudrait lire le passage en question : « Dans notre culture de vulgarisation scientifique, la « Singularité » désigne l’idée qu’en partageant directement nos pensées et nos expériences grâce à la technologie – une machine capable de lire mes processus mentaux et de les retranscrire à d’autres esprits – nous créerons un espace d’expérience mentale partagée à l’échelle planétaire, qui fonctionnera comme une nouvelle forme de divinité. Mes pensées seront alors directement immergées dans la Pensée globale de l’univers. De ce point de vue,  
    Pluribus pourrait être perçu comme une tentative de dépeindre une Singularité ratée, une Singularité qui s’accroche désespérément à ses exceptions, à ceux qui lui résistent.
    » ↩︎
  7. https://doi.org/10.1002/9781118922590.ch16 ↩︎
  8. L’expression « explosion de l’intelligence », il me semble, tend à devenir plus populaire que « singularité » chez les philosophes analytiques. Le premier terme renvoie à une réalité plus précise, peut-être plus quantitative, le second à un point d’aboutissement plus spéculatif qui permet l’introduction de toute sorte de mystique personnelle. Un exemple récent de l’ utilisation systématique « d’explosion de l’intelligence » plutôt que de singularité se trouve chez William MacAskill [peu surprenant] : https://doi.org/10.48550/arXiv.2506.14863 ↩︎
  9. J’écris « philosophie analytique » pour ne pas gâcher le plaisir de la lecture en caractérisant trop vite le sujet réel de cet article : le mouvement TESCREAL. ↩︎
  10. https://www.pourlascience.fr/sr/covid-19/coronavirus-l-equation-de-l-epidemie-18966.php ↩︎
  11. Je n’ai pas inventé l’acronyme. La partie suivante reprend quasiment textuellement le tableau donné dans l’article suivant : https://doi.org/10.5210/fm.v29i4.13636 ↩︎
  12. « Hello Carol, this is a recording. At the tone you can leave a message to request anything you might need. We’ll do our best to provide it. Our feelings for you haven’t changed, Carol, but after everything that’s happened, we just need a little space. » ↩︎
  13. https://80000hours.org/podcast/episodes/ajeya-cotra-transformative-ai-crunch-time/ ↩︎
  14. Je pense par exemple au mode alimentaire des Autres, refusant de tuer des animaux mais n’ayant pas de scrupule à consommer d’autres humains. Pratique qui pourrait se justifier d’un point de vue utilitariste. La consommation d’êtres déjà morts n’implique pas de souffrance, qu’ils soient des animaux non-humains ou des humains. Pourtant aucun utilitariste (à ma connaissance) ne défend cette position. Notamment en raison de l’immoralité et de l’illégalité des pratiques cannibales. C’est donc bien une caricature : l’attitude est vraisemblable mais poussée à l’extrême (quoique pas tant…) ↩︎
  15. Dans Should the Baby Die ?, il écrit explicitement qu’il vaut mieux tuer les bébés gravement handicapés en raison de l’espérance attendue en terme de bonheur (tant pour l’enfant que sa famille et la société). De plus, si Singer s’oppose aux discriminations fondées sur la base de la « race » ou du genre, il considère ouvertement que les discriminations en raison des capacités, qu’on appelle aussi discriminations validistes ou fondées sur le handicap, sont quant à elles légitimes. Il est donc eugéniste au sens libéral du terme. ↩︎
  16. Même si les personnes « gravement » handicapées le sont car n’étant justement pas des personnes selon sa définition. ↩︎

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