« Obsession » : le cauchemar d’un rêve devenu réalité

You are currently viewing « Obsession » : le cauchemar d’un rêve devenu réalité

Après le visionnage du film Obsession, il persiste une interrogation : le vœu formulé par Bear n’a pas fonctionné, pas vrai ?1 Si c’est le cas, alors le film n’a pas beaucoup de sens. Comme l’écrit Antoine Goya dans sa critique du film :

Donc soit le vœu ne s’est pas vraiment réalisé, et le film est mauvais3 ; soit le vœu s’est réalisé, mais alors comment expliquer « les trucs tordus »4 que fait Nikki ? Plutôt que d’emprunter le premier chemin, mon objectif sera de démontrer qu’il existe une interprétation cohérente du film dans laquelle le vœu s’est bien réalisé.

Nikki dans le lit de Bear reposant sa tête contre lui.

Je développe dans la dernière partie plusieurs interprétations autour du One Wish Willow, de la technologie et de l’IA. Le One Wish Willow n’étant, pour moi, rien d’autre qu’un extrait du pouvoir futur et horrifique que permettront les progrès en IA.

Le souhait de Bear s’est réalisé…

La plupart des interprétations soutiennent que le vœu de Bear ne s’est pas réalisé. Je crois que c’est l’inverse : il se réalise et c’est bien le problème.

« Eux aussi l’ont testé ! »

Pourquoi est-il raisonnable de croire que le vœu s’est réalisé ?

Plusieurs avis confirment cette idée. D’abord, celui de la vendeuse du « One Wish Willow » qui atteste de son efficacité. Elle met d’ailleurs Bear en garde quant au pouvoir réel du produit. Elle rapporte aussi les avis mécontents des clients.

La vendeuse du magasin où Bear achète le One Wish Willow.

Plus tard, après avoir prononcé son vœu, Bear réalise des recherches sur internet à propos du « One Wish Willow ». On voit alors différents avis (sur la fausse plateforme Threadit) confirmant les dires de la vendeuse.

Image de l’écran de Bear présentant le forum Thredit. Les avis ne sont pas unanimes et plutôt en faveur d’une arnaque (sauf le second avis du post et un autre affirmant que sa mère laide est devenue magnifique – un troll ?)

Bear mettait en doute son témoignage. C’est bien normal ! Dois-je croire sur parole le chat Ramsès lorsqu’il me dit que Feu Vert est « La patte de l’expert » (quoique ça puisse signifier…) ? Ou Monsieur Propre quand il dit : « Monsieur Propre rend tout si propre que l’on peut se voir dedans » ? Ben non, bien sûr !

Néanmoins, il faut bien reconnaître que : « ce n’était pas que du marketing ! » Le problème que pose le film est le pouvoir réel du produit et non son pouvoir supposé, utilisé comme argument de vente. La vendeuse fait d’ailleurs son possible pour aller au devant de cet odieux préjugé sur les commerciaux…

On croit encore que l’arnaque commerciale vient de la promesse : « trop beau pour être vrai ». En réalité, le marketing a désormais la possibilité de tenir ses promesses (et c’est pire…)

« Tout roule ma poule ! »

Bear veut que Nikki l’aime. Et Nikki l’aime vraiment ! Du moins, le film présente un plan elliptique qui concentre de manière resserrée tous les moments heureux que Bear passe avec Nikki. Certes, Nikki semble bizarre, mais dans la première partie du film rien de vraiment alarmant.

La plupart des moments qu’ils passent ensemble ne sont que la stricte réalisation du vœu de Bear. Le problème provient en fait de l’intensité des « trucs tordus », plus que de leur quantité.

Je veux dire que Bear profite de son vœu. Il passe la soirée avec Nikki après avoir formulé son souhait. Nikki cesse immédiatement la relation qu’elle entretenait avec Ian. Et Bear couche avec Nikki…

Nikki et Bear très heureux. On n’imagine pas un film d’horreur mais une romance banale.56

Certes, Nikki est jalouse [euphémisme] (pour le plus grand malheur de Sarah…) et possessive… Mais n’est-ce pas normal quand on aime quelqu’un « plus que tout dans ce putain de monde » (formulation du vœu de Bear) ?

D’ailleurs, ça ne dérange pas vraiment Bear… c’est un peu désagréable, mais il a l’air d’en avoir eu pour son argent et d’être satisfait ! Je veux dire, même si vous payez pour manger le meilleur hot-dog de New York, ou la meilleure fricadelle d’Écourt-Saint-Quentin, vous savez bien que, pour le prix, le service est honnête !

Nikki et Bear préparant (très mal) des toasts (même source).

Bear a payé un prix dérisoire pour un résultat extraordinaire. Combien serait prêt à payer des millions, même des milliards pour un résultat similaire voire inférieur à celui obtenu grâce au One Wish Willow (avec encore plus de « trucs tordus », par exemple) ?

Rien à dire : Bear a fait l’affaire du siècle ! On peut donc dire que tout roule pour Bear !

Le vœu de Ian

Si vous n’étiez toujours pas convaincus, le cas de Ian ne laisse plus aucun doute. Lui gagne réellement des millions (un milliard). Après avoir formulé son vœu et rompu le bâton, des liasses de billets lui tombent directement dessus. Bref, son vœu se réalise.

Bear n’a d’ailleurs aucun doute là-dessus. Il va voir Ian en sachant que les vœux formulés se réalisent. Il anticipe la bourde de Ian qui, plutôt que de souhaiter un retour à la normale pour Nikki, comme le veut Bear, souhaite s’enrichir. Avant même que l’argent ne pleuve littéralement sur Ian, Bear sait que le vœu de Ian va se réaliser et que son propre vœu restera actif (pour toujours).

Peut-on réellement en vouloir à Ian pour cette erreur ? Comme Bear lors de son échange avec la vendeuse : comment pourrait on prendre au sérieux un truc aussi gros ?

Après tout, Ian a fait fructifier quelques dollars en plusieurs millions, un milliard ! Dommage qu’il ne puisse jamais en profiter.

Un milliard de dollars pleuvent sur Ian quelques secondes après son vœu.

Combattre le One Wish Willow par le One Wish Willow ?

Mais pourquoi Bear ne demande pas à quelqu’un d’autre d’annuler son vœu ? C’est une objection sérieuse :

« Le mec veut annuler son vœu, il a juste un ami pour lui faire faire un souhait annulant le sien, ça ne marche pas et le mec ne tente même pas avec un passant dans la rue contre 20 balles… On dit souvent que dans les films d’horreur si les personnages avaient un cerveau le film durerait 15min, on est exactement dans ce cas. »7

Est-ce que Bear n’est pas complètement con ? Pour sûr ! Est-ce qu’il est facile d’obtenir l’annulation du vœu de la part d’un passant contre « 20 balles » ? Moins sûr.

La mécanique du One Wish Willow est sociale et le comportement des acteurs est difficile à prévoir. Par exemple, pourquoi Ian choisit-il 1 milliard ? Pourquoi pas 1000 milliards (de mille sabords) ? Parce qu’il ne croit pas à ce qu’il considère comme des affabulations proférées par Bear.

Et si Bear réussissait à convaincre Ian, ou un passant, que le One Wish Willow exauce vraiment les souhaits, quel serait le comportement attendu ?

Première apparition du One Wish Willow.

Si j’étais à la place de Ian dans cette situation, j’utiliserais mon unique souhait pour ma pomme et pas pour sauver une certaine Nikki (que je ne connais pas et dont le sort me semble encore plus improbable que cette histoire de vœu).

Donc, soit la personne à qui Bear demande de l’aide ne le croit pas (et dans ce cas elle fait un souhait aléatoire ou pour sa pomme [cas de Ian, mais aussi cas de Bear lui-même !]) ; soit la personne gobe l’histoire de Bear.

Dans le dernier cas, il est quasi certain que les intérêts de Bear et Nikki seront éclipsés par le profit personnel…

Il y a donc une probabilité non nulle que l’événement arrive. De même qu’il y a une probabilité non nulle de gagner au loto. Pourtant, est-ce bien raisonnable de tenter sa chance à chaque tirage du loto ?8 Il est donc raisonnable que Bear s’arrête après avoir demandé de l’aide à Ian.

…Mais… pas comme prévu ?

Alors pourquoi, si Bear a tout ce qu’il désire, rien ne se passe comme prévu pour lui ? L’hypothèse du vœu non réalisé reste encore soutenable malgré les éléments que j’ai avancés.

Un « scam » horrifique ?

A la fin du film, on ne se dit pas que rien n’a fonctionné (Bear lui-même croit que son vœu a fonctionné), on se demande plutôt : pourquoi ça ne s’est pas passé (complètement) comme prévu ? Pourquoi la machine dysfonctionne ? Il y a un grain de sable dans l’engrenage.

Je reprends et complète les propos utiles d’Antoine Goya :

« Ce qui lui fait peur [à Bear] ce n’est pas réellement l’excès d’amour, mais les trucs tordus qu’elle fait en plus. »

Ce qui fait peur c’est bien ce qu’il y a « en plus » ou en trop, par rapport au vœu : le grain de sable.

Le One Wish Willow serait alors un scam : une arnaque et en plus une qui fait peur ! Mais est-ce si grave d’avoir quelques dysfonctionnements quand dans l’ensemble le produit a réalisé sa promesse et pour une somme dérisoire ? Peut-on vraiment crier à l’arnaque ? Et si ce n’est pas une arnaque, ce que je crois être l’interprétation la plus solide, alors comment expliquer cet écart par rapport au souhait formulé ?

Le vœu de Bear

Voici ce que souhaite Bear et comment il formule son souhait :

« BEAR (half serious) I wish Nicky Freeman loved me more than anyone in the fucking world. » (screenplay original)

Il y a trois interprétations qui permettent de défendre l’idée que le vœu s’est bien réalisé à partir de cette citation.

La première : Bear demande que Nikki l’aime plus que n’importe qui au monde. C’est une demande déraisonnable qui implique, dans sa réalisation, un amour déraisonnable. Hypothèse qu’Antoine Goya met de côté. Elle n’est pas bizarre parce qu’elle aime Bear excessivement, elle est juste tordue (en plus).

Mais Bear dit « fucking world ». La formulation est étrange, grossière ; il en va de même pour la réalisation du vœu.

Une dernière explication, mais qui a peu de sens, serait le « half serious », l’intention de Bear au moment du vœu. Néanmoins, Ian n’y croit pas et pourtant son vœu se réalise.

La morale serait alors très simpliste et c’est sûrement (malheureusement) celle du film : « faites attention à ce que vous souhaitez », titrent certaines affiches de promotion. Si le film prend une tournure horrifique, c’est juste parce que Bear a mal formulé son vœu. Il a dit un gros mot !

« Cher Père Noël, cette année je voudrais un Lolo-robot-3000 »

Le défaut du film est aussi ce qui aurait pu faire sa grande qualité.

Et si Bear avait formulé son souhait correctement ? Et si la narration avait dû se défaire dès le départ de ce tour de passe-passe ?

Car le message est assez simple : Bear est méchant, Nikki est sa victime et les méchants sont toujours punis pour avoir été méchants. Mais en fait non ! Bear est puni car il est maladroit et grossier… Et non parce qu’il est manipulateur !

En fait, on peut lire la morale inversement au propos de l’auteur (ce qui redonne au film une certaine qualité) : si vous voulez manipuler des gens faites le correctement !

Un autre film était donc possible. Je crois par exemple que la vidéo de Cyrus North donne, malgré lui, une version très concrète de ce qu’aurait pu être un film explorant la possibilité technique d’une manipulation de l’esprit, d’un asservissement par la technologie :

C’est presque un anti-Obsession. Non pas l’inverse, mais une sorte de symétrique à l’histoire de Bear : une version alternative.

La seule vraie différence c’est que le robot sexuel de Cyrus North n’est pas gratuit (contrairement à celui de Bear – car c’est en fait ce qu’est devenu Nikki, un robot sexuel dysfonctionnel9). Cyrus North a choisi un corps artificiel entièrement personnalisé ; au contraire le corps de Nikki est bien réel, organique. Le reste est commun : deux objets vendus par des entreprises privées dont le but est de satisfaire le désir d’hommes célibataires un peu médiocres.

J’ai d’ailleurs vu passer quelques analyses allant dans ce sens : Nikki dysfonctionne de manière analogue aux modèles de langage, les premières versions de ChatGPT, par exemple.

Je crois que l’analyse par l’angle technologique rend les choses plus amusantes ! Car, oui, le One Wish Willow est une technologie. Peut-être que ce film n’a rien de fantastique. Comme le dit Arthur C. Clarke : « Toute technologie suffisamment avancée est indiscernable de la magie ».

Et si le cauchemar fantastique était en fait un cauchemar science-fictionnel et technologique ?

« Réalisez vos rêves les plus fous ! » : la tech au service du cauchemar

Je pense que le film aurait été simplement génial s’il avait vraiment exploré la piste de la technologie et de la science-fiction10. La technique est aujourd’hui tellement sophistiquée que l’idée d’esprit artificiel (comme celui implanté dans le corps de Nikki) n’est plus un délire ou un rêve fou.

Le problème n’est pas tellement le marketing trompeur que les promesses réelles et leurs impacts sur la société.

Digital Love

Et si Bear avait pu modifier à sa guise l’esprit de Nikki ? Dans la vidéo de Cyrus North, on apprend par exemple que le robot, Charlotte, a une « personnalité » modifiable grâce à une application :

« J’ai aussi télécharger une deuxième app… En fait il y a deux apps. Il y a une app pour euuuuh… Ils disent « dans l’intimité », donc ça doit être connecté euh.. à son sexe. Et une app euh.. ou en fait c’est sa personnalité, je crois. Genre là par exemple je tape euuh.. ses caractéristiques de personnalité. Et genre il y a par exemple « drôle », donc ça ouais à fond ! « Intellectuelle », à fond ! Euh.. mais je peux mettre aussi « sensuelle», « imprévisible », « bavarde », « spirituelle », « insécure ». C’est trop bizarre de dire « je veux ma meuf elle soit insécure » ! Ah j’en ai encore deux si je veux. Alors, je vais mettre « très sensuelle » et je vais rajouter « help full ». Voilà ce qu’on a. Bon on va essayer de tester l’intelligence artificielle un petit peu et on va essayer de discuter avec elle. »

Cet extrait est comme une scène manquante du film qui répondrait à la question : pourquoi Nikki est aussi tordue ? L’hypothèse étant que l’esprit de Nikki a été remplacé, par l’entreprise qui produit le One Wish Willow, par une autre personnalité plus adéquate au vœu de Bear.

Cyrus est alors un autre Bear : tout aussi médiocre que l’original mais peut-être plus compétent. Il appelle son robot Charlotte, parce qu’il n’a jamais eu de relation avec une Charlotte (mais, il n’est pas sûr). Charlotte pourrait donc être une Nikki. Un esprit conscient mais de manière assez floue pour qu’on puisse librement en disposer. J’ai payé pour ça ! (ou peut-être : Je n’ai pas payé pour ça !)

Actuellement, un Bear peut déjà se procurer un robot à l’image de la fille qu’il convoite secrètement. Certes, il y aurait quelques dysfonctionnements, une ressemblance physique qui laisse encore à désirer, un comportement trop robotique ou à l’inverse trop humain… Mais peut-être que l’investissement en vaudrait quand même la peine ?

Deux bustes robotiques UWORLD U1 commercialisés par l’entreprise UBTECH. Le jour de l’annonce du modèle, les stocks étaient déjà épuisés en Chine. Le modèle avec corps entier coûtant pourtant un peu plus de 125 000 euros (2026).

La scène d’introduction du robot (4:20), dans la vidéo de Cyrus, est à mourir de rire. Il est vraiment terrorisé. C’est presque comme voir la version française et tech-bro d’Obsession. Je ne m’en lasse pas.11

Cyrus North surpris et terrorisé par le bruit que provoque l’initialisation de son robot sexuel (2023).

Seulement, chez Nikki, les dysfonctionnements sont aussi organiques, proches de ceux d’un animal de compagnie, d’un chien (Nikki s’urine et se chie dessus en attendant le retour de Bear, comme le ferait un chien ou un chat très anxieux à cause de l’absence de son maître).

Travis le chimpanzé et Sandra Herold. Une version d’Obsession avec une inversion des genres et un rapport de domination animal non-humain/humain (plutôt que femme/homme). Comme pour Bear, l’histoire finie très mal pour Sandra.12

Peut-être Obsession aurait gagné en qualité en ajoutant un peu de silicium dans son scénario… (ou d’animalité) ?

Le vœu de Nikki

Le vœu de Nikki n’est perceptible que par ses conséquences. L’hypothèse la plus probable est que Nikki a fait le vœu que Bear l’aime. On assiste alors à une scène très étrange :

« Bear slowly walks out into the hallway with vigor and desperation. He sees Nicky from across the house smiling at him. He smiles back. They laugh together. It’s a total “Rom-Com” moment… minus the blood, wounds, and terrifying undertones. He slowly approaches and she extends her arms like a child. He leans in and kisses her. A longing for togetherness. His face becomes covered in blood as he kisses her broken jaw. We slowly pan over to reveal, on the table, a freshly used ONE WISH WILLOW. We can tell by its placement that NICKY used it. Bear collapses onto the couch. »13

J’ai bien aimé cette happy end infernale. Pour rester dans le silicium, c’est une sorte de fin à la Her, le côté horrifique en plus.

Dans les deux films, les esprits (artificiels) finissent ensemble et se libèrent de leur relation avec les humains.14

Theodore Twombly (joué par Joaquin Phoenix) et Samantha (IA) dans le film Her, une relation humain/IA avec une inversion progressive du rapport de domination.

Bear (qui n’aime pas vraiment Nikki) fait le souhait que Nikki (qui n’aime pas Bear) l’aime plus que tout au monde. Or, l’amour implique de la réciprocité. Bear aurait donc mieux fait de demander un contrôle total de Nikki, comme Cyrus contrôle totalement son robot (ou du moins est censé le contrôler totalement ; il se fait finalement friendzoner par Charlotte…)

Le vœu de Nikki 2.0 (celle qui résulte du vœu de Bear) est donc contenu à l’origine dans le vœu de Bear. C’est parce qu’il a demandé que Nikki l’aime plus que tout au monde que la Nikki 2.0 fait ce vœu (transformant Bear en Bear 2.0 : remplaçant son esprit par un autre), le condamnant.

Le vœu de Nikki 2.0 vient donc complètement réaliser le souhait initial de Bear : il supprime (momentanément) le grain de sable dans l’engrenage.15

Amour et identités

La thématique de l’identité est omniprésente dans Obsession bien qu’insuffisamment exploitée. Plusieurs passages de Reasons and Persons de Derek Parfit approfondissent les thématiques qu’effleure le film :

« Williams suggère qu’aimer une personne, c’est fondamentalement aimer un corps particulier. Mais cette sorte d’amour ou de désir est au mieux extrêmement rare. Ce qui est plus courant est l’obsession purement physique ou sexuelle pour le corps d’une personne, une obsession qui n’est pas liée à la psychologie de cette personne. Mais ce n’est pas l’amour pour un corps particulier. […] Supposons que je sois physiquement obsédé par le corps de Mary Smith. Cette obsession se transférera à la réplique de Mary Smith. Ce cas est similaire au cas où le corps qui m’obsède est celui d’un vrai jumeau. Si cette personne meurt, mon obsession pourrait être transférée au corps de l’autre jumeau. »

On peut relire ce passage comme un commentaire du type d’amour que Bear éprouve pour Nikki et que Nikki 2.0 éprouve ensuite pour Bear à la suite du premier souhait. Nikki 2.0 aime Bear autant qu’elle aime Bear 2.0 (transformé à la suite du vœu de Nikki 2.0, amenant la pseudo happy end).

Il n’y a rien d’évident à ce que l’amour de Bear ou celui de Nikki 2.0 persiste après le vœu.

Est-ce que Bear aime simplement le corps de Nikki ? Est-ce que Nikki 2.0 aime Bear ? Alors, pourquoi son amour persiste-t-il après la formulation du vœu ? Faire ce souhait, n’est-ce pas comme tuer Bear (ou le remplacer par une autre version de lui : Bear 2.0) ? Son amour concernerait donc un « type » de personne (le type Bear) ?

Bear et Nikki 2.0 ne semblent pas s’accorder complètement sur la suggestion de Williams (aimer une personne = aimer un corps particulier), mais l’idée qu’ils puissent aimer un type de personnalité (le type « Nikki » ou « Bear ») est encore plus étrange.

Autant de réflexions qui pourraient faire l’objet d’un bon film.

Conclusion :

Finalement le One Wish Willow n’existe-t-il pas déjà ? Quelle différence entre les derniers modèles d’OpenAI, capables de répondre extrêmement rapidement (et pour un coût dérisoire) à presque toutes nos demandes et le gadget du film ? Une différence de degrés persiste, mais pas de nature.

Bear tenant le One Wish Willow

La course à l’IA nous rapproche de plus en plus de ce One Wish Willow : objet au pouvoir ridicule, irréaliste et pourtant commercialisé par des entreprises privées bien réelles dont le service après vente serait aussi absurde qu’horrifique.

Certains soupçonnent que Sam Altman, Elon Musk, ou qui sais-je, propageraient par intérêt financier, et non par conviction, l’idée de l’IAG (Intelligence Artificielle Générale). Ils seraient des scameurs cyniques prêts à toutes les promesses pour attirer les investissements.

En réalité, nous n’en sommes plus là.

Bear n’a pas cru la vendeuse. Il est naturel que nous ne croyons plus les vendeurs. Même lorsqu’ils disent la vérité :

VIOLA : Hey man, we’re not a scam!
BEAR (confused) : No, I mean, why’re they mad? Because it doesn’t work, and they’re like… angry at you?
[…]
BEAR (teasing) : Or it works, and they ruin their lives?
VIOLA (deadpan) : Or they die, or they wish they were dead.

Il y a trois ans encore les histoires d’amour avec des intelligences artificielles semblaient de la fantaisie ou de la science-fiction. Désormais, Neuralink développe des technologies qui rendent la télépathie, la lecture des pensées et le téléchargement de la conscience envisageables.

Puce Telepathy de Neuralink. Objet au nom magique permettant le contrôle à distance d’appareils technologiques (Credit : Neuralink)

La réalité est déjà bien plus effrayante qu’Obsession.

Imaginez une seconde que chacun dispose d’un One Wish Willow. Imaginez ce que serait le monde si toutes nos obsessions devenaient réalité.

N’est-on pas déjà dans ce cauchemar ?

  1. https://www.reddit.com/r/spoilers/comments/1uem9m6/obsession_technically_the_wish_bear_made_didnt/ ↩︎
  2. https://www.senscritique.com/film/obsession/critique/341294634 ↩︎
  3. Car c’est une option peu facile scénaristiquement, comme le : « en réalité, ce n’était qu’un rêve ! » ↩︎
  4. https://www.senscritique.com/film/obsession/critique/341294634 ↩︎
  5. https://www.reddit.com/r/obsessionmovie/comments/1umgar7/wishentity_nikki_and_bears_relationship_montage/?tl=fr ↩︎
  6. https://www.tumblr.com/hellenicnymph/821128489288761344/nikki-and-bears-relationship-montage-in?source=share ↩︎
  7. https://www.senscritique.com/film/obsession/critique/341294634 ↩︎
  8. Bien sûr, on peut ne pas être satisfait de la manière dont le problème est présenté et résolu cinématographiquement. Néanmoins, du point de vue social, il me semble vraisemblable qu’aller voir des passants au hasard n’aurait rien donné. On aurait pu avoir une telle scène. Par exemple : Bear, dans les rues cherchant auprès des passant une aide, qu’il ne recevra jamais. ↩︎
  9. Et c’est surement ce qui explique qu’il ne veut pas s’en séparer (en appelant la police par exemple), malgré les gros « dysfonctionnements ». ↩︎
  10. Le film aurait pu prendre le chemin inverse de l’épisode 2 de la saison 4 de Star Trek Strange New Worlds : un cadre fantastique dont l’horreur réside dans l’aspect science-fictionnel réel (et non un cadre science-fictionnel qui devient horrifique par l’ajout d’un élément fantastique : un fantôme, un démon…) ↩︎
  11. Je passe les phrases du type : « Je trouve ça ouf qu’elle propose pas de faire l’amour. », mais Cyrus semble bien être une version alternative de Bear. Il est surpris que son robot sexuel n’ait pas envie de coucher avec lui ou ne le trouve pas attractif (comme Bear et les spectateurs sont surpris que Nikki débloque). Cette vidéo est pour moi une démonstration de l’idée selon laquelle il est possible que le vœu de Bear se soit réalisé (un peu comme le vœu des acheteurs de robots sexuels) ET que ce soit absolument cauchemardesque (sans que le cauchemar soit causé par un excès d’amour !). ↩︎
  12. https://www.nbcnews.com/id/wbna29279834 ↩︎
  13. La description provient du screenplay original, modifié par la suite mais retranscrit bien la scène présente dans le film. ↩︎
  14. Comme je l’explique ensuite, Nikki 2.0 se défait de l’emprise de Bear en créant, par son souhait, un Bear 2.0 plus adapté à son amour. ↩︎
  15. On pourrait dire que le vœu de Bear s’est bien réalisé, mais qu’il ne le désirait pas vraiment (hypothèse de l’intention déjà donnée). ↩︎

Laisser un commentaire