1. Introduction :
1. 1. Contexte de publication :
Dans l’épilogue de son livre : Aux racines de l’Anthropocène : Une crise écologique reflet d’une crise de l’Homme 1, Michel Magny avance cette idée essentielle : qu’il nous faut « redonner vie au politique ». Mais, si l’ouvrage compte environ 350 pages, seulement 7 sont dédiées à cette réflexion, où : la politique, le social et l’écologie ne sont plus considérés comme des unités indépendantes ; mais bien comme des réalités interdépendantes.
C’est ce nouveau rapport d’interdépendance, entre les différentes sphères qui constituent notre « commun », que Michel Magny interroge et développe pleinement dans cet essai : Retour aux communs : Pour une transition copernicienne 2.
1. 2. Structure du livre :
Les deux premiers chapitres mettent en avant l’histoire de l’homme (autant biologique que sociale) avec pour ligne directrice la conception darwinienne de cette évolution 3. L’auteur y explique respectivement : « Ce qui nous fait humains » et « Ce qui nous fait vivants […] ».
Les chapitres III et IV mettent en lumière les données scientifiques (« érosion de la biodiversité »,« pollution chimique », « changement climatique » …) afin de mieux saisir la situation écologique actuelle et d’en dessiner les tendances futures. Le chapitre III se concentre sur « les limites » et les « pressions » que subissent les écosystèmes ; et le chapitre IV, sur « les tensions » que subissent les sociétés.
Le chapitre V, « Pour une transition copernicienne », résume les concepts développés dans l’ouvrage et les mobilise pour expliquer le Retour aux communs, pensé par Michel Magny comme une révolution de la société et de la communauté biotique.
Il nous a paru pertinent, au sein de ce chapitre V, d’analyser plus spécifiquement la distinction faite entre le concept de « développement durable » et celui de « transition copernicienne ». La « transition copernicienne » étant pensée comme un changement de paradigme vis-à-vis – entre autres – du concept de « développement durable »…
2. Retracer l’histoire d’un concept : le développement durable
2. 1. Les origines du concept de développement durable :
Le concept de développement durable apparaît pour la première fois dans le début des années 1980. Dans le rapport intitulé : Our Common Future (Brundtland), publié en 1987, ce concept est défini comme « un mode de développement qui répond aux besoins des générations présentes sans compromettre la capacité des générations futures de répondre aux leurs » 4.
Il repose sur trois piliers : l’économie, l’écologie et le social. Si Michel Magny reconnaît que ce concept « favorisera notamment la mise en œuvre politique […] des objectifs ciblant la préservation de l’écosystème terrestre, le bien-être des sociétés et la coopération internationale » ; « dans la pratique, le bilan semble plus que mitigé »5. Comment alors expliquer ce « bilan […] plus que mitigé » ?
2. 2. Les 9 limites planétaires et l’insuffisance du développement durable :
Les travaux de Rockström et Steffen établissent 9 limites planétaires, à savoir :
« (1) le changement climatique, (2) l’érosion de la biodiversité, (3) la modification des surfaces terrestres par l’Homme (anthropisation), (4) les ressources en eau douce, (5) les perturbations globales des cycles de l’azote et du phosphore, (6) l’acidification des océans, (7) les aérosols atmosphériques, (8) la diminution de la couche d’ozone et (9) la pollution chimique. »6.
Quatre des neuf limites apparaissaient déjà, en 2015 (date de la publication de l’article), outrepassées – et deux autres proches de l’être. A ce constat, il faut aussi prendre en compte la « difficulté d’établir un bilan global » concernant certaines limites planétaires. La tendance générale nous indique tout de même un bilan très critique.
Comme l’explique très justement l’auteur, le concept de « limite planétaire » indique pour une variable de l’écosystème terrestre, un seuil à ne pas dépasser afin de préserver la résilience du « système Terre » et « de maintenir ainsi les conditions d’habitabilité de la planète pour les humains. » 7. Le « bilan […] plus que mitigé » semble désormais évident.
Pour Michel Magny, cet écart, entre d’un côté, le concept de développement durable, et de l’autre, le constat de crises environnementales et sociales croissantes, ne peut être expliqué sans faire la généalogie du concept.
2. 3. Un concept confus et insuffisant :
« La confusion était dans l’oeuf. » 8 Que peut bien signifier cette formulation ? Pour l’auteur, la première confusion proviendrait du rejet, de la part des « diplomates étatsuniens », du terme « d’écodéveloppement » – proposé par l’économiste français Ignacy Sachs en 1971, lors de la première conférence des Nations unies sur l’environnement à Stockholm. Le terme aurait été jugé comme ayant une « trop forte connotation écologique » et préféré au terme de « sustainable development » 9.
C’est ici une idée philosophiquement importante qui sous-tend cette formulation anodine : l’utilisation de mots précis est nécessaire pour se faire une idée précise en vue d’une action, elle aussi, précise. Cette confusion dans les termes amènerait à une mauvaise compréhension de la réalité ; et donc, à une action irréfléchie et à des conséquences possiblement désastreuses. Les mots nous permettent de penser la réalité et si les mots sont confus alors la réalité n’est pas saisie – c’est en tout cas la thèse qui semble être défendue.
2. 4. Durabilité faible et forte :
Michel Magny met ensuite en lumière, non seulement la confusion qui réside dans le concept de développement durable, mais également la contradiction interne qu’il porte en lui-même. Il distingue ainsi deux types de durabilité : faible et forte.
2. 4. 1. Durabilité faible :
Il définit la première comme étant « celle des économistes néolibéraux, [stipulant] que la destruction d’une partie du capital naturel peut et doit être compensée par la création de capital sous d’autres formes ». Cette conception de la durabilité postule l’existence d’une compensation entre, d’une part, la destruction de la nature et, d’autre part, la création technologique ou matérielle. Il ne semble pas raisonnable de postuler une telle équivalence (qui permet la compensation) entre ces deux domaines si fondamentalement différents.
2. 4. 2. Durabilité forte (redéfinition du concept de développement durable) :
A cette durabilité faible s’oppose alors la durabilité forte qui postule le contraire, à savoir que « le capital naturel n’est pas substituable ni remplaçable par des technologies. » 10.
Ainsi, l’économiste Herman Daly propose une définition davantage explicite du concept de développement durable (dans la continuité d’une acception de la durabilité comme « forte ») : « le taux d’extraction dans le capital naturel doit être égal à sa capacité de régénération, et la quantité de déchets produits et rejetés dans l’environnement ne doit pas dépasser ses capacités naturelles à les résorber. »11
Pour ces raisons, Michel Magny explique que « l’expression « développement durable » nourrit encore l’illusion d’une croissance verte et d’un découplage possible entre croissance économique et consommation de ressources. » 12 Cette critique du modèle nous montre de quelle manière celui-ci relève d’une « perception mentale déconnectée du réel » 13.
2. 5. Les trois piliers du développement durable :
Comme nous le montre le diagramme de Venn suivant (illustrant les « trois piliers » du développement durable) 14, les trois sphères-piliers (Planet–Profit–People) sont séparées les unes des autres – a contrario de la réalité des faits avancés par l’auteur.

En effet, Michel Magny défend une interdépendance des trois ensembles que ne traduisent ni le concept, ni la représentation du concept (hormis concernant l’intersection « DD » ou développement durable – qui reste limitée et largement insuffisante).
On peut voir 15 que la croissance de l’économie (« +510 % ») ainsi que la croissance de la société (« +56 % ») sont rapportées à l’anthropisation croissante des écosystèmes et de leur dégradation. Ce lien entre la croissance d’un côté et la dégradation de l’autre, ne peut être qu’un lien de causalité – qu’effacent le concept de développement durable.
2. 6. Les 9 indicateurs pour établir un bilan :
Citant l’article de William Ripple (signé par plus de 11 000 scientifiques du monde entier)16, Michel Magny justifie son propos par l’évidence des 9 indicateurs permettant d’établir un nouveau bilan de la situation planétaire :
1. « Augmentation de la population mondiale des humains et de leurs animaux domestiques ruminants (source d’émissions de méthane) » ; 2. « Elévation de la température » ; 3. « Hausse des émissions de CO2 » ; 4. « Chute de la population des vertébrés » ; 5. « Déforestation » ; 6. « Nombre de zones mortes marines dues à la pollution » ; 7. « Déclin des ressources halieutiques » ; 8. « Baisse des ressources en eau » ; 9. « Ozone stratosphérique » 17.
Michel Magny souligne qu’à l’exception de la couche d’ozone stratosphérique, tous les indicateurs sont dans le rouge et qu’aucun changement significatif (qui pourrait soutenir l’impact positif du concept de développement durable) n’apparaît sur les courbes.
2. 7. Formalisation logique de l’argument :
La démonstration est limpide : le concept de développement durable devait permettre un ralentissement (voire un arrêt total) de la dégradation progressive de l’environnement ; or, celui-ci a été mis en avant et l’on constate l’inverse (une dégradation de plus en plus importante de l’environnement).
La logique du modus tollens est implacable (considérons « P » : « le concept de développement durable mis en place est efficace » ; et « Q » : « la dégradation progressive de l’environnement ralentit ») :
(P1) SI P, ALORS Q
(P2) OR non-Q
(C) DONC, non-P
Soit, encore : SI le concept de développement durable mis en place est efficace, ALORS la dégradation progressive de l’environnement devrait ralentir (P1). OR, la dégradation progressive de l’environnement ne ralentit pas – et même, elle accélère (P2). DONC, le développement durable mis en place n’est pas efficace (C).
Il est donc plus qu’important de se demander « si le développement durable n’est pas devenu en réalité une sorte de grand récit masquant de plus en plus difficilement la montée des périls écologiques et sociaux. » 18
3. « Changer de paradigme » :
« Au XVIIe siècle, l’astronome polonais Nicolas Copernic avait bousculé la thèse du géocentrisme qui depuis Aristote et Ptolémée fixait la Terre au centre de l’univers : il proposait de la remplacer par celle de l’héliocentrisme qui place le Soleil au centre du cosmos et fait tourner la Terre en orbite autour de notre étoile. A l’instar de cette révolution copernicienne, l’authentique modernité en Anthropocène serait alors de renverser la hiérarchie des trois sphères […] et d’intégrer dans un même monde ces trois dimensions […]. »19
3. 1. La « transition copernicienne » :
A partir d’un article de Bob Giddings20, Michel Magny expose cette nouvelle conception permettant d’appréhender plus distinctement les relations entre les sphères sociale, politique et économique :

La partie « A » représente le système actuel (« dominant depuis les années 1970-1980 »). On y voit une prédominance de l’économie marchande ainsi qu’une subordination des autres sphères à cette dernière. La nature apparaît ainsi comme la servante des servantes. C’est sur son exploitation que se fonde la croissance toujours plus grande et incontrôlée de l’économie marchande.
La partie « B », au contraire, représente le concept de transition copernicienne. La primauté est donnée aux deux communs définis par Magny : la société et la communauté biotique.
Contrairement au diagramme de Venn du développement durable, cette représentation permet de montrer les relations « d’inclusion », de « domination », « d’exploitation » ; mais aussi, de « réciprocité » et « d’émancipation » 21 qui existent entre les différentes sphères.
3. 1. 1. Un nouveau paradigme ?
On comprend pourquoi l’utilisation du terme de « paradigme » est justifiée et la comparaison, vis-à-vis de la révolution copernicienne, de même. En effet, selon les mots de Thomas S. Kuhn :
« Selon l’usage habituel, un paradigme est un modèle ou un schéma accepté […]. Dans une science […] un paradigme est rarement susceptible d’être reproduit : […] c’est un objet destiné à être ajusté et précisé dans les conditions nouvelles ou plus strictes. »22
Ces « conditions nouvelles » dont parle Kuhn, doivent être ici comprises comme les conséquences auxquelles nous sommes confrontés : le postulat du « développement durable » ne permet pas une action efficace sur la crise environnementale ; il nous faut alors « ajust[er] et précis[er] » nos modèles pour qu’ils correspondent davantage à la réalité.
3. 1. 2. L’écologie avant l’économie ?
Comme on le voit à partir du schéma « B », l’économie est subordonnée à l’écologie. C’est une forme de retour au sens original de ces deux termes. Pour le biologiste Ernst Haeckel, l’écologie est la science de l’habitat, de la maison ; l’économie, quant à elle, est, pour les Grecs de l’Antiquité, « l’art de son administration [celui de la maison] dans le souci d’assurer la subsistance de chacun. » 23
L’économie est donc pensée comme venant après le monde et non l’inverse. En d’autres termes, elle doit s’établir (l’économie) sachant le monde tel qu’il est ; et non, tel que nous voudrions qu’il soit. Penser l’économie sans penser le monde existant avant elle, c’est prendre le risque que le monde nous impose le constat de son existence malgré nous – les catastrophes environnementales seraient-elles alors les réveille-matins des économistes néolibéraux ? De sorte qu’à force d’ignorer la nature et de la préférer à ses propres songes, la nature les éveille à son existence par la force ?
3. 1. 3. La sphère politique :
Enfin, l’auteur ajoute que le schéma originel (Giddings) a été complété par l’ajout d’une sphère politique. On passe ainsi d’une « société atomisée » (en « A ») à une réelle « société » (en « B »). Les individus prendraient ainsi leur place dans la communauté grâce à un accès au politique qui seul permettrait l’articulation de l’économique et du social. En effet, seule la communauté (qui privilégie, pense et débat de l’intérêt collectif) permet l’action collective.
Si la société est pensée comme une somme d’atomes aux intérêts économiques individuels, elle ne peut prendre de choix en vue du bien collectif. La sphère politique est donc censée garantir et même établir un collectif social. Elle est de ce fait, d’après Michel Magny, le « levier pour l’action » 24.
Le « retour » opéré de cette manière vers nos « communs » est donc une re-découverte : une découverte du même comme étant pourtant fondamentalement nouveau. Le Retour aux communs est, en ce sens, une révolution dans notre conception des communs.
Comme l’explique Thomas S. Kuhn :
« Les changements de paradigmes font que les scientifiques, dans le domaine de leurs recherches, voient tout d’un autre œil. Dans la mesure où ils n’ont accès au monde qu’à travers ce qu’ils voient et font, nous pouvons être amenés à dire qu’après une révolution les scientifiques réagissent à un monde différent. »25
C’est donc bien face « à un monde différent » que Michel Magny nous confronte, avec toutes les difficultés, mais aussi les nouvelles possibilités qu’une telle conception entraîne.
4. Habiter la Terre : pour « une culture du commun »
Il s’agit désormais de comprendre avec plus d’acuité ce que signifient ces deux communs dont nous parle Michel Magny. Dans un premier temps, comme nous l’avons fait précédemment pour le concept de développement durable, il nous faut retracer l’histoire du / des « commun(s) ».
4. 1. « Deux communs » :
Citant le philosophe Pierre Dardot et le sociologue Christian Laval, l’auteur expose « l’archéologie du commun » avec une première distinction entre : ce qui est « mis en commun » et ceux qui ont des « charges en commun ».
Cette distinction vient de la racine latine communis qui recouvre les deux sens. « Le commun implique donc l’idée de réciprocité, de co-obligation et d’agir commun. » Mais il correspond aussi à « une praxis, c’est-à-dire à une pratique d’un collectif pour débattre et passer ensuite à l’action. »
4. 1. 1. Res nullius et res communes omnium :
Enfin, la distinction faite par le droit romain entre : les res nullius (choses sans maître) et les res communes omnium (choses communes à tous) permettent encore un éclaircissement du concept de commun. Les « choses sans maître » sont conçues comme pouvant recevoir un maître mais n’en ayant pas pour le moment ; et « les choses communes à tous » comme n’ayant aucun maître mais étant partagées par tous (par exemple : l’air, l’eau courante ou encore la mer).
4. 1. 2. La tragédie des communs :
En 1968, dans la revue Science, paraît un article intitulé : « La tragédie des communs ». Son auteur est l’écologue américain Garrett Hardin. Ce dernier prend l’exemple d’un pâturage en accès libre et démontre comment une ressource en accès limité peut finir par disparaître face aux « appétits égoïstes de chacun » 26.
D’après lui, il n’existe alors que deux solutions : la privatisation ou l’intervention d’une autorité publique supérieure (par la régulation de l’accès). Michel Magny rappelle alors que, dès les années 1970, l’économiste américaine Elinor Ostrom dénonçait « la confusion faite par Hardin entre biens communs et biens en libre accès » 27. C’est exactement la distinction faite par le droit romain entre res nullius et res communes omnium.
Le dilemme est donc en réalité un trilemme. Il existe une troisième possibilité : celle d’une propriété commune gérée par un collectif parvenant à se maintenir en bon état grâce à des règles d’usages précises assorties de sanctions en cas de manquement, explique Michel Magny. Cette possibilité est étayée par Ostrom par le biais « [d’]exemples historiques ».
4. 1. 3. Le commun comme agir :
Il est intéressant de considérer le commun en tant qu’il est un agir (Dardot et Laval). Le commun n’a plus alors de rapport avec la possession mais devient une pratique : « un principe politique » 28. En ce sens, Michel Magny a raison lorsqu’il écrit : « les définitions qui précèdent oscillent entre les deux pôles de l’avoir (biens communs) et de l’agir. »
Le commun peut être considéré autant comme une possession que comme une action. C’est cependant en tant qu’action collective qu’il est aujourd’hui plus que décisif. En effet, la crise environnementale questionne plus que jamais ce commun en tant qu’agir. Sommes-nous capables de nous organiser collectivement pour changer la tendance environnementale actuelle ? Car, si la crise environnementale – résultat de l’industrialisation des sociétés – est un processus largement inconscient, la solution doit nécessairement provenir d’une action collective consciente.
« Il s’agit de penser la société et la biosphère comme nos deux communs primordiaux, c’est-à-dire comme les deux primats de notre existence au monde, hors desquels cette existence est directement menacée en tant qu’humains et en tant que vivants » 29
La société constitue l’un de nos deux communs, comme nous l’avons vu précédemment avec le schéma « B » sous forme de cercles concentriques. Ainsi, « un individu hors de la cité est un être “dégradé” : il perd son essence d’humain » 30.
Contrairement à une vision rousseauiste de « l’état de nature » 31 où l’homme est contraint par les événements extérieurs à faire société (malgré lui), la vision darwinienne considère la coopération et l’altruisme comme une adaptation spontanée. La société trouve ainsi en elle-même son origine. Mais comment penser dès lors les sociétés humaines hors du « socio-écosystème auquel toutes appartiennent et dont elles sont indissociables » 32 ?
4. 1. 4. L’arbre du vivant :
Au-delà de ce qui nous fait humain se trouve un autre commun, celui qui nous fait vivant. La représentation circulaire de l’arbre phylogénétique permet la mise en avant de cette absence de distinction hiérarchique entre les espèces. C’est l’existence (en tant que vivant) qui détermine la présence ou l’absence d’une espèce sur l’arbre phylogénétique. Toutes les espèces y sont donc à égale hauteur en tant qu’elles partagent toutes le fait d’être vivantes.
Même le génome ne nous permet pas de produire une échelle hiérarchique du vivant – bien malin celui qui établira que le riz est supérieur (ou inférieur) à l’homme parce qu’il possède davantage de chromosomes ! On trouve, au centre de l’arbre, l’origine de ce commun biotique : LUCA pour last universal common ancestor.

Penser l’homme au sein de cette communauté des vivants c’est aussi penser son interdépendance au sein de la communauté biotique. Michel Magny écrit alors à juste titre que « l’émergence de la lignée humaine n’est que l’une des manifestations du buissonnement darwinien de l’évolution du vivant » 33. Et nous voyons bien ici le « buissonnement » en question.
Il en devient difficile de représenter l’arbre phylogénétique. En effet, les espèces ne cessent, selon la théorie darwinienne, de se diversifier, et ce de façon croissante. Pour reprendre les mots de Pascal : « l’homme est un point perdu entre deux infinis ». S’il regarde à sa droite, il verra l’infinie courbe des vivants ; s’il regarde ensuite à sa gauche, un autre morceau d’infini l’encercle déjà – plus grand et davantage diversifié qu’il ne l’était quelques secondes auparavant.
5. Conclusion :
Ces deux communs que sont la société et la communauté biotique nous permettent de saisir l’essence de l’homme ainsi que l’essence du vivant. C’est à partir de ces deux concepts que Michel Magny propose une éthique-boussole où ces deux communs deviendraient ce qui organise et donne un sens à notre action collective.
Au-delà de la considération éthique, qu’il serait trop complexe de développer ici, la transition copernicienne annoncée engage des changements complets à tous les niveaux. Il apparaît notamment plus que nécessaire de « réencastrer l’économie » 34 au sein du social et de transformer ainsi l’économie marchande en une économie des seuls besoins nécessaires au maintien de l’existence.
Comprendre d’où provient le « développement durable », c’est aussi comprendre les difficultés qu’il pose et l’inefficacité de son principe. Michel Magny montre ainsi que les concepts ont une histoire, et que cette histoire, nourrie par la philosophie (d’Aristote à Arendt ou Rousseau), mais aussi par la biologie et les avancées scientifiques, éclaire et structure sa pensée écologique de la « transition copernicienne »
Enfin, Retour aux communs nous permet de réfléchir sur l’accessibilité de l’information scientifique vis-à-vis d’un large public. Car si Michel Magny ne parle pas explicitement de cette dimension dans son livre, la démarche même de l’auteur rend compte de la nécessité d’un « savoir commun ».
- (paru en 2019, aux éditions : Le Bord de l’Eau)
- (paru en 2022, aux éditions Le Pommier)
- L’auteur y fait un rappel important : la théorie de l’évolution ne se limite pas à une compétition pour la vie, qui favoriserait les individus les mieux adaptés. Dans le cas de l’espèce humaine, les « individus ayant des comportements altruistes et solidaires » sont davantage favorisés que « les variants les mieux adaptés » (Retour aux communs, p. 46). Cette confusion viendrait d’une méconnaissance du livre de Darwin : La Filiation de l’Homme (1871) et d’une application trop systématique de la théorie de l’évolution – développé dans le premier livre de Darwin : L’Origine des espèces (1859).
- Nous reprenons ici la citation du rapport faite par Michel Magny.
- Retour aux communs : Pour une transition copernicienne (p.172-173).
- W. Steffen et alii, « Planetary boundaries : guiding human development on a changing planet », Science, vol. 347, 2015, p. 736-746.
L’article est cité plusieurs fois dans le livre de Michel Magny.
- Ibid. (p.96).
- Ibid. (p.173).
- Ibid. (p.173).
- Ibid. (p.174).
- Ibid. (p.174) La définition de Magny prend son origine dans l’article suivant : H. Daly, « Towards some operational principles of sustainable development », Ecologie Economics, vol. 2, 1990, p. 1-6.
- Ibid. (p.174).
- Ibid. (p.175).
- Le diagramme ci-dessous n’a pour but que d’être une reproduction – la plus fidèle qui soit – du diagramme présent dans le livre de Michel Magny. La visée étant de pouvoir commenter sa pensée avec le plus de clarté possible. La remarque vaut pour toutes les figures de l’article.
- (inscrit entre parenthèses et mis en emphase par l’italique)
- William J. Ripple, Christopher Wolf, Thomas M. Newsome, Phoebe Barnard, William R. Moomaw, et alii, « World Scientists’ Warning of a Climate Emergency. » Bioscience.
- La présentation des indicateurs a été changée au profit d’une liste plus digeste. On retrouvera cependant les informations données p.177. (Ibid.).
- Ibid. (p.177-179).
- Ibid. Michel Magny (p.180)
- Giddings, B., Hopwood, B. and O’Brien, G. (2002), « Environment, economy and society : fitting them together into sustainable development. » Sust. Dev., 10 : 187-196.
- Ibid. Michel Magny (p.181).
- Thomas S. Kuhn, La structure des révolutions scientifiques, Chapitre II, 1962.
- Ibid. Michel Magny (p.182).
- Ibid. (p.182).
- Thomas S. Kuhn, La structure des révolutions scientifiques, Chapitre IX : « Les révolutions comme transformations dans la vision du monde ».
- Ibid. (p.187).
- Ibid. (p.187).
- Ibid. (p.189).
- Ibid. (p.189-190).
- Ibid. (p.190).
- Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes, 1755.
- Ibid. Michel Magny (p.191).
- Ibid. (p.191).
- Ibid. (p.229).



