1. Les personnes handicapées, grandes absentes des politiques climatiques
Les personnes handicapées ont-elles une plus grande vulnérabilité face au changement climatique ?
Si l’on en croit les auteurs de l’article 1, c’est à travers ce prisme que les États les considèrent — lorsqu’ils les considèrent — dans le cadre de l’Accord de Paris sur le climat.
Au moment de la rédaction de leur étude, seules 37 des 192 parties mentionnaient explicitement les personnes handicapées dans leurs contributions déterminées au niveau national, et 46 États dans leurs plans nationaux d’adaptation. Ces chiffres, bien que modestes, pourraient sembler encourageants : après tout, 37 pays, ce n’est pas rien. Pourtant, le problème n’est pas seulement celui du « peu considéré », mais aussi du « mal considéré ».
En effet, quelle est la pertinence d’un discours qui réduit les personnes handicapées à leur vulnérabilité ?
2. Les limites du concept de « vulnérabilité climatique »
Le concept de « vulnérabilité au risque climatique » défini par le GIEC montre ici ses limites : il s’agit du « degré auquel un système est sensible et incapable de faire face aux effets néfastes du réchauffement climatique, y compris dans la variabilité et les extrêmes climatiques »2.
Appliqué aux personnes handicapées, ce concept occulte la complexité des situations vécues. Les auteurs de l’étude appellent ainsi à repenser en profondeur le discours dominant sur la vulnérabilité climatique, et à opérer des changements transformateurs, loin des structures d’oppression et des asymétries de pouvoir. Ils plaident pour une justice climatique fondée sur le soin, capable de renforcer les communautés humaines et non humaines.
Cette critique invite à un parallèle : la manière dont nous parlons des écosystèmes et celle dont nous parlons du handicap partagent un même vocabulaire de fragilité et de restauration. Cette proximité de langage interroge nos rapports à la nature, mais aussi notre manière de penser la vulnérabilité.
3. La vulnérabilité est contextuelle, pas naturelle
La vulnérabilité ne réside pas dans les personnes elles-mêmes : elle est contextuelle.
Il existe une infinité de raisons pour lesquelles un système — ou un individu — peut se retrouver incapable de faire face aux effets du dérèglement climatique.
Le manque de représentation des personnes handicapées dans les instances décisionnaires est bien documenté ; leur inclusion accrue permettrait de réduire cette vulnérabilité en adaptant les politiques publiques à leurs besoins réels.
Autrement dit, si les personnes handicapées apparaissent plus « vulnérables », c’est souvent parce qu’elles sont plus marginalisées.
Les auteurs notent : « Bien que la recherche empirique dans ce domaine soit encore naissante, la littérature existante montre que les personnes handicapées présentent des risques disparates de mortalité et de blessures, et connaissent souvent une aggravation de leur état de santé lors d’ouragans, de vagues de chaleur, d’incendies de forêt, de tempêtes de poussière, d’inondations, de famines et de sécheresses. »3
4. Les structures de la vulnérabilité : quand le climat révèle les inégalités
Pour les auteurs, cette vulnérabilité découle de modèles persistants d’impuissance structurelle, aggravés par des inégalités croisées : race, origine ethnique, genre, sexualité, âge, religion ou classe sociale.
Deux notions permettent de comprendre cette vulnérabilité : la structure et l’intersectionnalité. Mais encore faut-il préciser ce qu’on entend par « structure ». Ce concept, déjà critiqué depuis longtemps4, renvoie ici à des formes concrètes d’organisation sociale qui renforcent la précarité des personnes handicapées.
Les auteurs illustrent ces structures par plusieurs exemples :
- Les personnes à mobilité réduite vivent plus souvent dans des logements exposés aux inondations, au rez-de-chaussée et avec accès de plain-pied 5.
- Lors d’événements météorologiques extrêmes, elles rencontrent des obstacles majeurs : alertes d’évacuation inaccessibles, transports d’urgence inadaptés, abris ou soins de santé non prévus pour elles 6.
- Dans les contextes de stress climatique prolongé — comme les sécheresses au Kenya, au Guatemala ou au Salvador — elles sont souvent privées de programmes essentiels de sécurité sociale et de maintien des revenus 7.
Ces exemples mettent en lumière trois types de structures : l’habitat, l’accessibilité et les ressources économiques.
Leur interaction forme un cercle vicieux : conditions de vie précaires, perte de moyens de subsistance, aggravation des déficiences ou maladies chroniques.
5. Exclusion systémique et justice climatique
Les auteurs soulignent que l’exclusion systématique des personnes handicapées de la gouvernance climatique constitue une cause directe de leur précarité environnementale.
En d’autres termes, le risque ne vient pas du handicap lui-même, mais du système social et politique qui les maintient à l’écart.
Ils rappellent, citant un autre article clé :
« La vulnérabilité est à la fois existentielle, universelle à la condition humaine, socialement différenciée et unique à chaque individu. »8
Cette vision plus nuancée ouvre la voie à une approche que Stacy Alaimo nomme éco-crip : une réflexion située au croisement des études du handicap et des humanités environnementales9.
L’éco-crip ne nie pas la vulnérabilité ; elle cherche à la recontextualiser dans des rapports de pouvoir, de soins et d’écologie.
En cela, elle propose une justice climatique plus inclusive, où la fragilité devient une source d’interdépendance plutôt qu’un signe de faiblesse.
- YEO, R., KEOGH, M., GEEN, E., et al. Beyond the single story of climate vulnerability. International Journal of Disability and Social Justice, 2024, vol. 4, no 2, p. 48-70.
- IPCC, Climate Change 2007: Synthesis Report, Contribution of Working Groups I, II and III to the Fourth Assessment Report of the Intergovernmental Panel on Climate Change (Core Writing Team, Pachauri, R.K. and Reisinger, A., eds.).
- YEO, R., KEOGH, M., GEEN, E., et al. Beyond the single story of climate vulnerability. International Journal of Disability and Social Justice, 2024, vol. 4, no 2, p. 48-70.
- Boudon, Raymond. À quoi sert la notion de “structure”? Essai sur la signification de la notion de structure dans les sciences humaines, 1969.
- YEO, R., KEOGH, M., GEEN, E., et al., op. cit.
- Ibid.
- Ibid.
- Eriksen, S. (2022). Is my vulnerability so different from yours? A call for compassionate climate change research. Progress in Human Geography, 46, 1279–1297. https://doi.org/10.1177/03091325221083221
- Alaimo, Stacy. Disability Studies and the Environmental Humanities: Toward an Eco-Crip Theory. University of Nebraska Press, 2017.





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