Introduction
Le film Chainsaw Man, l’arc de Reze, sort le 22 octobre en France. Je me suis dit que c’était l’occasion parfaite pour coucher sur le papier ma lecture deleuzienne du manga de Tatsuki Fujimoto.
Cet article portera donc sur le début du tome 1, juste avant que Denji ne devienne véritablement Chainsaw Man.
Concernant Deleuze (et Guattari), je m’appuierai principalement sur les concepts de filiation et de contamination développés dans Mille Plateaux — second volume de Capitalisme et schizophrénie, dont le premier volet est L’Anti-Œdipe.
1. Denji sans famille ?
D’abord, non. Denji n’a pas de famille. Ni “papa”, ni “maman” ne sortent de sa bouche. On se demande même s’ils existent quelque part dans sa tête…
La famille de Denji n’apparaît que deux fois, par métonymie visuelle, à travers la tombe du père, puis l’image cauchemardée de sa propre pendaison. La corde devient alors un présage funeste. Elle instaure une logique implacable de reproduction du destin paternel — dont on apprend par le chef des Yakuzas qu’il s’est pendu.
Denji n’a donc plus de père, pas de mère, pas de frère ni de sœur, pas de cousin, d’oncle ou de tante, pas de grands-parents…
Il n’a qu’une tombe et une corde. Il finira comme son père.
2. Papa… cette dette aux Yakuzas
Au-delà de la corde, Denji hérite bien d’une chose : une dette.
Cette même dette que son père avait contractée auprès des Yakuzas, et qui l’avait conduit à la corde.
Cette dette devient la preuve de la filiation : Denji a un père, et les Yakuzas y tiennent !
C’est cette dette qui organise toute la vie de Denji. C’est en vertu d’elle — et du lien de filiation dont elle dérive, et qu’elle garantit — que Denji doit vendre son corps (« rein », « œil droit », « couille »), sa force de travail (en coupant du bois) et les dépouilles des démons qu’il abat au péril de sa vie.
Il faut donc se débarrasser de cette dette et, avec elle, de toute filiation. Le maigre lien familial de Denji ne servant qu’à justifier son exploitation par les Yakuzas. Car Denji essaie de sortir du jeu tout en suivant les règles. Mais la logique de la filiation le relègue sans cesse au rang d’enfant.
C’est comme si le père de Denji était revenu d’entre les morts… sous la forme d’un Yakuza.
3. Papa–Yakuza–Zombie
Deleuze écrit :
« Les participations, les noces contre nature, sont la vraie Nature qui traverse les règnes. La propagation par épidémie, par contagion, n’a rien à voir avec la filiation par hérédité, même si les deux thèmes se mélangent et ont besoin l’un de l’autre. Le vampire ne filiationne pas, il contagionne. »
Faut-il entendre par là que Deleuze donnerait raison aux Yakuzas contre Denji ?
Ces derniers semblent en effet plus proches d’une “propagation par épidémie” que ne l’est Denji. Car le chef des Yakuzas finit par conclure un pacte avec le démon-zombie. Et un zombie, après tout, c’est presque un vampire — peut-être même plus contagieux encore.
Mais c’est tout l’inverse. Le démon-zombie n’est pas une figure de la contagion dans Chainsaw Man. Car la contagion deleuzienne n’a rien à voir avec la simple multiplication ou l’imitation. Le système des Yakuzas n’est rien d’autre qu’une structure hiérarchique, une reproduction de l’organisation familiale et patriarcale.
C’est toujours une filiation : Papa-Yakuza.
Même dans ce genre de systèmes capitalistes archaïques, le vocabulaire de la famille domine : on parle du parrain de la mafia, du “chef de famille”.
Chez les Yakuzas, la relation repose sur le lien oyabun (親分) / kobun (子分) :
- bun = part, branche
- oya = parent (père ou mère, mais souvent père)
- ko = enfant
L’oyabun est donc le “parent supérieur”, le protecteur, tandis que le kobun est l’“enfant subordonné”.
Ce lien est ritualisé par le sakazuki, le partage symbolique d’une coupe de saké — équivalent d’un serment de sang.
On parle d’ailleurs de « familles yakuza » (ikka), structurées comme des lignages.
La contamination du démon-zombie devient alors toute relative : elle reste bornée aux membres d’une même famille. Papa–Yakuza–Zombie : toujours le même système. En réalité, le démon-zombie ne contamine personne. Il est la figuration du lien familial déjà là. Il représente la tentative vaine de maintenir en vie un système moribond.
C’est justement de cette famille que Denji est exclu. Il est tué par les zombies à coups de couteaux et non de crocs – preuve supplémentaire que les sbires du démon-zombie ne contagionnent pas : ils filiationnent. Ils n’assimilent pas Denji. C’est ce geste qui le fait définitivement sortir du système héréditaire.
Denji n’est plus le fils de personne. Adieu Papa; adieu les Yakazus.
4. Devenir-Pochita : la fin de la filiation
Deleuze écrit :
« La différence est que la contagion, l’épidémie met en jeu des termes tout à fait hétérogènes : par exemple un homme, un animal et une bactérie, un virus, une molécule, un micro-organisme. Ou, comme pour la truffe, un arbre, une mouche et un cochon. »
C’est l’hétérogénéité qui caractérise la contamination. Et c’est elle qui fonde le devenir, notamment le devenir-animal.
Le vrai modèle de la contagion n’est donc pas la mafia, mais Denji et Pochita. Denji ne devient pas un “chien-tronçonneuse” ; il entre dans un agencement : ni humain, ni animal, ni tronçonneuse, ni démon.
Cette reconfiguration du désir — qui échappe à la capture œdipienne (plus de Papa) et capitaliste (plus de Yakuzas) — n’est possible que grâce à la symbiose (ou relation parasitaire ?) permise par Pochita. Denji est le vrai vampire deleuzien, résultat des « noces contre nature, (qui sont pourtant) la vraie Nature ».
Le “destin de Pochita” annoncé par le titre du second chapitre est donc un devenir-Pochita-Denji.
Leurs devenirs s’entremêlent, et par cette alliance ils rompent pour de bon avec la filiation et l’hérédité.
Les dettes seront finalement remboursées à la tronçonneuse.
Conclusion :
Dans Chainsaw Man, les « zombies » semblent parler de contagion, mais ils rejouent surtout — sans succès — la famille œdipienne classique (père, mère, fils). La vraie logique de contagion, au sens de Deleuze et Guattari, se trouve plutôt dans le lien entre Denji et Pochita.
L’ouverture du manga commence donc par une fin : celle de la famille, de la filiation, de la hiérarchie patriarcale et d’un capitalisme archaïque fondé sur la dette et la possession.
Mais cette fin est aussi une renaissance. Par la déterritorialisation, le désir recommence à circuler librement, échappant à ceux qui voulaient le canaliser — du moins le temps d’une soirée, avant que Makima ne prenne le relais des zombies…
Cette dynamique du devenir est magnifiquement condensée dans l’image anodine d’une fleur poussant sur une souche. Fujimoto en fait à la fois une figure de résilience et une métaphore du rhizome deleuzien : les racines construisent un système sans centre ni hiérarchie, où la vie se propage par contacts et alliances. C’est l’opposé du système par « branche » que proposaient les Yakuzas.
Denji nous montre qu’il existe d’autres alliances que celles fondées sur la famille. Les humains ne recherchent pas à tout prix la figure d’un père ; davantage ils relationnent avec les animaux, entrent en symbiose, pactisent avec les démons. Tantôt animal, tantôt machine, tantôt femme : toutes les lignes communiquent entre elles. Il n’est plus besoin de chercher d’origine.
« Nous savons qu’entre un homme et une femme beaucoup d’êtres passent, qui viennent d’autres mondes, apportés par le vent, qui font rhizome autour des racines, et ne se laissent pas comprendre en termes de production, mais seulement de devenir. L’Univers ne fonctionne pas par filiation.«







