Crip, Éco-crip et Queer : retourner le stigmate

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Éco-crip : une définition

L’« éco-crip » associe deux termes : « éco », pour écologie, et « crip », abréviation du mot anglais cripple. Ce dernier, qui signifie littéralement « estropié » ou « invalide », a longtemps été utilisé comme une insulte. Il se distingue d’« handicap » ou de disability, termes plus neutres et plus institutionnels. Alors pourquoi choisir « crip », plutôt que « disability », pour penser les liens entre handicap et écologie ?

Parce que l’usage de « crip » est avant tout politique et social : il s’agit d’un terme réapproprié, à l’image de « queer », dans une logique de « retournement du stigmate ». L’injure est ainsi transformée en outil critique et en symbole de fierté.

Crip et Queer : quel lien ?

C’est en ce sens qu’il convient de mettre en parallèle le mot « crip » et le mot « queer ». De fait, tous deux obéissent à cette logique de renversement, qui transforme le symbole oppressif en un levier d’émancipation. Ce qui n’est pas le cas pour le mot « disability ».

Selon Charlotte Puiseux, le terme crip ne figure pas dans le dictionnaire d’Oxford, mais il découle du mot cripple (« estropié, infirme, invalide ») et peut être perçu, tout comme queer, comme une « réappropriation d’un mot stigmatisant » (Puiseux, 2024).

Ce processus de réappropriation s’aligne avec ce que la sociologie désigne comme le « retournement du stigmate ». Bien que le terme soit fréquemment associé à l’œuvre de Goffman (Stigmate. Les usages sociaux du handicap, 1963), il a véritablement été énoncé pour la première fois par Louis Gruel dans la Revue française de sociologie en 1985 (Mercier, 2021). Cela fait référence au processus de transformation d’un symbole de honte en un symbole de fierté libératrice.

Le mot « crip » sert à questionner. Il rappelle que les personnes handicapées sont souvent invisibles dans les récits dominants et met en lumière les limites du queer, ainsi que ses angles morts. L’« éco-crip » prolonge cette critique : il souligne comment les discours environnementaux majeurs oublient fréquemment le handicap. Pourtant, ces expériences ont beaucoup à offrir pour repenser notre rapport au monde et à la diversité des formes de vie.

Eli Clare : déployer l’anomale en soi

Eli Clare, dans Unfurl: Survivals, Sorrows, and Dreaming, illustre cette puissance avec une poésie qui conjugue vulnérabilité et force. Ses récits de handicap ne témoignent pas seulement de souffrances : ils ouvrent des chemins vers d’autres manières de vivre et de résister. Comme iel l’écrit :

« Je trouve dans la nature un sentiment d’appartenance que je ressens rarement parmi les humains. Les arbres ne me regardent pas bouche bée. Les rochers ne me considèrent pas comme ‘une source d’inspiration’… Assis dans les bois ou au bord de l’océan, je peux entrevoir un monde qui apprécie les anomalies, la complétude et les imperfections, une floraison de tailles et de formes. Dans ce monde plus qu’humain, mon corps chancelant et dissymétrique n’est qu’un parmi tant d’autres. Je trouve des espaces et des relations qui ne sont ni imprégnés ni définis par le capacitisme. »

(« On Trees, Turtles, and Tremors », par Eli Clare et Alison Kafer)

Ainsi, en retournant le stigmate, le crip et l’éco-crip nous montrent que le handicap n’est pas seulement une question de limites individuelles : c’est une invitation à réinventer nos récits, nos normes et notre relation au monde, pour accueillir la pluralité des corps et des existences.

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